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Les enfants d’aujourd’hui ne sont pas les adultes de demain, ou Impressions à la place de jeux

  • Photo du rédacteur: chloetraube
    chloetraube
  • 12 mars
  • 5 min de lecture

(Dans les lignes qui vont suivre, le féminin vaut pour le masculin, et inversement.)

 

« Non, ce jeu est pour les grands, tu es encore trop petite !»

« C’est pas toi qui décides, c’est lui car il a 8 ans et est plus grand que toi.»

«  Oh ça y est tu es grand, tu sais faire ça ! »

« Tu es trop grande pour ce jeu. »

 

Être grand ou petite est si souvent le juge de ce qu’on peut ou ne peut pas faire, comme si les capacités ne dépendaient pas de nos aptitudes propres mais de critères imposés par l’âge et dictés par l’adulte. Outre le fait que cela réduit la conscience d’un développement propre à l’individu selon son rythme personnel, ce qui me saute aux yeux est la façon dont ces critères font du « devenir grand » l’objectif ultime. Dès lors qu’on valorise une aptitude à la lumière du fait qu’on grandit, alors la motivation est selon moi déviée : on ne se réjouit plus de la nouvelle compétence acquise, si c’est de ça qu’il s’agit par exemple, mais de devenir grand, comme si ce statut était la finalité.

 

Quel est le sens de devenir grand si on n’y accorde pas la valeur des expériences qui sont pourtant ce qui nous fait grandir ? Comment chérir celles de l’apprentissage, de l’effort et surtout de l’instant présent si l’objectif est le niveau d’après, celui d’être grand, plus grand, toujours plus grand ? Qu’est-ce qui nous motive surtout, une fois devenue finalement grande, si on a enfin atteint ce qui a été placé comme destination à tout le parcours de notre enfance, alors qu’on a encore une vie entière à expérimenter ? Après quoi courrons-nous si ce n’est ce « plus », ce « plus grand » ?

 

Aujourd’hui, alors que j’observais les échanges entre des petits enfants et les interactions de leurs adultes entre eux, à leur sujet ou venant directement s’interposer dans les échanges des enfants, je me suis dit que c’était là, dans notre petite enfance, que prenait naissance la croyance – si cruellement répandue – que nous ne sommes jamais assez.

 

On n’a même pas encore pris notre premier souffle sur cette terre qu’on est déjà « trop » ou « pas assez » plein de choses. On « s’est fait désirer », on était « pressé de sortir », on a été jugée trop petite, trop grand, et puis dès les premiers instants on a déjà déçu une longue liste d’attentes qu’il faudrait corriger pour qu’on soit un peu plus comme les critères admis l’exigent : éveil, sommeil, alimentation... Dès lors, beaucoup d’enfants sont élevés – terme lourd de sens quand on y pense – pour devenir cette version évoluée de l’être humain qu’on attend d’eux : l’adulte.

 

L’enfant prend cette mission à cœur facilement puisqu’on lui fait comprendre très tôt que le mieux est d’être plus grand. Il faut attendre d’être plus grand pour pouvoir escalader les rochers, manger plus de bonbons, sauter du haut du muret, essayer un jouet, avoir raison, etc. Le présent de l’enfant est alors constamment tourné vers l’après, cet avenir qu’on lui souhaite évidemment radieux, l’avenir de tous les possibles qu’on a rêvé pour elle. Il me semble pourtant que c’est dans cette projection qui devient vite une course vers l’avant qu’on oublie un élément essentiel dans la construction de l’humain : la capacité à vivre au présent.

 

C’est pourtant une compétence innée de l’enfant qui se réalise constamment lorsqu’il joue et s’embarque dans des univers imaginaires, qu’elle s’arrête scotchée devant une pelleteuse en pleine action, qu’il observe des insectes traverser un trottoir ou lorsqu’elle déteste interrompre son activité pour aller à se coucher. L’enfant vit au présent plus que tous les adultes que je connais. En tant qu’adulte, j’ai conscience de la quantité de fois où je bouscule mon enfant dans son expérience du moment présent pour le catapulter dans l’après de ma réalité de temps. Ces deux temporalités s’entrechoquent bien souvent et me révèlent combien j’ai perdu de cette capacité à vivre au présent et comme cela impacte ce présent précisément, dans cette tendance que j’observe tant en moi et autour de moi à chercher ailleurs, autre chose, à anticiper, se détacher de l’instant en projetant le futur. De là aussi naît ce sentiment de ne pas être assez, alors pourtant que je suis cet adulte désormais et que j’ai donc, si on reprend mon propos de départ, atteint l’objectif.

 

En élevant un enfant dans la pensée qu’il est un adulte en devenir, ou une version en cours d’élaboration d’un produit encore imparfait, non fini, « pas assez », non seulement nous cultivons, dès le plus jeune âge, cette croyance ô combien limitante que « ce que je suis n’est pas suffisant », mais en plus de cela nous omettons de voir à quel point l’enfance est riche, complète et un objectif en soi. Nous nions aussi ainsi les rythmes biologiques propres, les physiologies uniques, la diversité des corps, des façons d’être et de penser à chaque fois que nous normalisons une faculté, un comportement, une observation physique. A la place d’émerveillements, nous nous crispons dans des tensions pour faire entrer l’autre et soi-même dans des critères souvent inadaptés, étriqués.

 

Penser que l’enfant vient au monde en étant entier, tous les potentiels ouverts à lui, et qu’à partir de sa conception sa vie est faite de développements, d’expériences et d’apprentissages qui nourrissent la vie de chaque être humain de son commencement jusqu’à sa fin, indépendamment de son statut d’enfant ou d’adulte, est ma croyance profonde. A partir de là, mon rôle de parent – d’adulte – est d’accompagner ce chemin en chérissant le voyage et sans attendre la destination. Je suis maman des enfants d’aujourd’hui, de maintenant, tout comme cela fait 38 ans que je suis une enfant qui chemine, apprend, recommence et évolue. L’enfance est un trésor précieux, comme l’est chaque instant de notre vie, et nos enfants sont les meilleurs guides pour nous ramener dans cette confiance et cette conscience.

 

Ce ne sont pas les enfants d’aujourd’hui qui sont les adultes de demain, ce sont juste les adultes d’aujourd’hui qui sont les enfants d’hier.

 

PS : Alors que j’écris les derniers mots de ce billet depuis un banc public, dans le soleil hésitant de ce mois de mars, un sifflement chantant m’interpelle et je lève les yeux sur son auteur que je reconnais sans pour autant le connaître et dont les sifflements chantant ont bercé 20 ans de mon enfance sans qu’on ne se connaisse ni se parle jamais. On échange quelques mots, il m’interroge sur ce que je fais, maintenant que je suis adulte. Et puis me raconte qu’il doit se rendre cet après-midi à l’hôpital pour des contrôles médicaux pour lesquels il a été convoqué en raison de son âge : 72 ans. « Ca m’embête, parce qu’on m’oblige à faire ça parce que je suis vieux, pourtant je ne me sens pas du tout cet âge-là ». CQFD. Merci la vie pour tes guidances.

 
 
 

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